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Littérature

LE MAL

Le thème du mal, qui traverse toute l’histoire de l’humanité et a mobilisé les plus grands philosophes, de Platon à Aristote, de Plotin et Augustin à Thomas, à Kant, Schopenhauer, Nietzsche et bien d’autres, est si complexe dans son cadre théorique et si inextricable dans sa résolution pratique, que même l’esquisser demanderait une capacité et un espace argumentatif qui sont hors de question ici. Une chose est sûre, au fil du temps, la distinction rigide entre le mal et le bien, d’origine manichéenne, semble avoir eu le dessus sur d’autres conceptions plus nuancées et subtiles.

Dans la tradition hébraïque-chrétienne prévaut une interprétation spirituelle qui fixe comme cœur du mal l’amour exclusif de soi et le péché originel, deux aspects complémentaires de la violation du pacte avec Dieu, donnant lieu à une vision moins hâtive et plus adhérente aux ambiguïtés de l’âme humaine.

Dans la tradition grecque, à l’exception des points de réflexion théorique, le bien et le mal dépendent largement du destin, au point que le rôle de l’homme reste indéterminé, qui dans la tragédie ne peut que subir, comme les personnages de Shakespeare, “les dards de la fortune adverse”.

Pour aborder ce grand problème non élucidé, qui semble inclure l’existence même de l’homme, il peut être intéressant de lire trois pages :

un extrait de I promessi sposi d’Alessandro Manzoni,

un autre extrait du Zibaldone de Giacomo Leopardi…

et le dernier extrait de Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert.

Des pages qui dépeignent un paysage commun, domestique, où il n’y a ni hommes, ni guerres, ni pestes, un monde naturel qui, dans son innocence, semble porter les cicatrices mêmes de ce que nous appelons le mal, qu’il s’agisse d’une conséquence de l’action humaine ou d’un tabou caché du cosmos.

Dans le chapitre XXXIII du chef-d’œuvre de Manzoni, qui commence avec Don Rodrigo contractant la peste et la mort du perfide Griso, Renzo quitte son cousin Bortolo, qui vit dans la région de Bergame et chez qui il avait trouvé du travail, et part à pied vers Milan à la recherche de Lucia. En chemin, cependant, il s’arrête dans son village, Lecco, et après avoir rencontré Don Abbondio, qui, comme Renzo, a également été frappé par la maladie mais a survécu, il prévoit de se réfugier pour la nuit chez un ami d’enfance dont la famille a été détruite par la contagion. Il s’approche de la maison, mais au lieu d’un vignoble luxuriant, il trouve la désolation, le spectre de ce qu’il a laissé derrière lui :

Et comme il continuait, il passa devant sa vigne, et de l’extérieur il put voir immédiatement dans quel état elle était. Une petite vigne, un brin de feuille d’un des arbres qu’il avait laissé là, on ne voyait pas passer le mur ; si on voyait quelque chose, c’était tout ce qui était venu en son absence. Il regarda l’ouverture (il n’y avait même plus les portes) ; il regarda autour de lui : pauvre vigne ! Pendant deux hivers consécutifs, les habitants du village étaient venus y chercher du bois – dans le lieu de ce pauvre homme – comme ils disaient. Vignes, mûriers, fruits de toutes sortes, tout avait été arraché au plus mal, ou coupé au pied. Mais on voyait encore les vestiges de l’ancienne culture : de jeunes pousses, en rangs brisés, mais qui marquaient encore la trace des rangs désolés ; çà et là, des rémiges ou des pousses de mûriers, de figuiers, de pêchers, de cerisiers, de pruniers ; mais même cela apparaissait dispersé, étouffé, au milieu d’une génération nouvelle, variée et dense, née et poussée sans le secours de la main de l’homme. C’était un ramassis d’orties, de fougères, de ivraie, de graminées, de blé, de framboise sauvage, d’amarante verte, de crépide fétide, d’oseille des bois, de sétaire verte et autres plantes ; de celles, je veux dire, dont le paysan de chaque pays en a fait une grande classe à sa manière, en les appelant mauvaises herbes, ou quelque chose de semblable. C’était un fouillis de tiges, se chevauchant en l’air, ou se croisant, rampant sur le sol, se dérobant en tous sens ; une confusion de feuilles, de fleurs, de fruits, de cent couleurs, de cent formes, de cent tailles : épis, petites panicules, touffes, grappes, têtes blanches, rouges, jaunes, bleues. Parmi ce ramassis de plantes, il y en avait quelques-unes qui étaient plus saillantes et voyantes, mais pas les meilleures, du moins la plupart d’entre elles : le raisin turc, le plus grand de tous, avec ses larges branches rougeâtres, ses feuilles plantureuses à nervures vertes, dont certaines sont déjà bordées de pourpre, ses grappes pliées, garnies de baies violettes à la base, puis violettes, puis vertes, et au sommet de petites fleurs blanchâtres ; L’if, avec ses grandes feuilles laineuses sur le sol, sa tige dressée en l’air et ses longs épis parsemés et comme étoilés de fleurs jaune vif : Des chardons, hirsutes dans les branches, dans les feuilles, dans les calices, d’où sortaient de petites touffes de fleurs blanches ou violettes, ou se détachaient, emportées par le vent, des plumes argentées et légères. Ici, une multitude de liserons ont grimpé, se sont enroulés autour des nouvelles pousses d’un mûrier, les ont tous recouverts de leurs feuilles pendantes, et du haut de celles-ci pendaient leurs petites clochettes blanches et douces : Là, une courge sauvage, avec ses fruits vermillon, s’était accrochée aux nouveaux sarments d’une vigne ; celle-ci, cherchant en vain un appui plus solide, avait attaché ses vrilles à celle-là ; et mêlant leurs faibles tiges et leurs petites feuilles différentes, elles se tiraient mutuellement vers le bas, comme il arrive souvent aux faibles qui se prennent mutuellement pour appui. La ronce était partout ; elle allait d’une plante à l’autre, de haut en bas, repliant ses branches ou les étalant, à son gré ; et, quand elle passait devant la bordure même, elle semblait être là pour s’opposer au passage, même au maître. Mais il ne s’est pas soucié d’entrer dans une telle vigne ; et peut-être n’y a-t-il pas même jeté un regard, comme nous le faisons pour en faire cette petite esquisse.

Dans un passage du Zibaldone (4175-77), Leopardi, après avoir cité un écrit de Voltaire sur le formidable tremblement de terre de Lisbonne, qui fut au centre d’une controverse dans toute l’Europe et ébranla la foi en la providence divine, quand il ne fut pas considéré comme une punition pour la conquête américaine, observe que “toutes les choses à leur manière souffrent nécessairement, et ne jouissent pas nécessairement, car le plaisir n’existe pas exactement par la parole. Ceci étant, comment ne pas dire que l’existence est en soi un mal ?”. Le mal pour lui, à la différence du croyant Manzoni qui l’attribuait à la volonté des hommes privés de la grâce, a une portée cosmique :

Entrez dans un jardin de plantes, d’herbes, de fleurs. Soyez aussi heureux que vous le souhaitez. Que ce soit pendant la saison la plus douce de l’année. Vous ne pouvez pas regarder n’importe où sans trouver de la souffrance. Toute cette famille de végétaux est en état de souffrance, certains plus, d’autres moins. Là, cette rose est offensée par le soleil qui lui a donné la vie ; elle se ride, elle languit, elle se fane. Là, ce lys est cruellement sucé par une abeille, dans ses parties les plus sensibles, les plus vitales. La pomme douce n’est pas fabriquée par les abeilles industrieuses, patientes, bonnes, vertueuses, sans d’indicibles tourments pour ces fibres délicates, sans le massacre impitoyable des tendres petites fleurs. Cet arbre est infesté par une fourmilière, celui-là par des chenilles, des mouches, des escargots, des moustiques ; celui-ci est blessé dans l’écorce et brûlé par l’air ou par le soleil qui pénètre dans la blessure ; celui-là est offensé dans le tronc, ou dans les racines ; celui-là a des feuilles plus sèches ; celui-là est cassé, mordu dans les fleurs ; celui-là percé, piqué dans les fruits. L’une des plantes est trop chaude, l’autre trop fraîche ; trop de lumière, trop d’ombre ; trop humide, trop sec. L’une souffre d’inconfort et trouve des obstacles et des encombrements en grandissant, en s’étendant ; l’autre ne trouve aucun endroit où se reposer, ou lutte pour y arriver. Dans tout le jardin, vous ne trouverez pas une seule plante dans un état de santé parfait. Ici un rameau est brisé soit par le vent, soit par son propre poids ; là un zéphyr va déchirer une fleur, s’envole avec un morceau, un filament, une feuille, une partie vivante de telle ou telle plante, détachée et arrachée. Pendant ce temps, vous déchirez les herbes avec vos pas ; vous les écrasez, vous les meurtrissez, vous pressez leur sang, vous les brisez, vous les tuez. Cette belle et douce jeune fille va doucement déraciner et briser les tiges. Le jardinier va sagement tailler, couper les membres sensibles, avec des clous, avec du fer. Certes, ces plantes vivent ; certaines parce que leurs infirmités ne sont pas mortelles, d’autres parce que même avec des maladies mortelles, les plantes, et les animaux aussi, peuvent durer peu de temps. Le spectacle de tant de vie en entrant dans ce jardin réjouit nos âmes, et c’est pourquoi il nous semble être un séjour de joie. Mais en vérité cette vie est triste et malheureuse, chaque jardin est presque un vaste hospice (un lieu beaucoup plus déplorable qu’un cimetière), et si ces êtres sentent, ou nous voulons dire, ressentent, il est certain que ne pas être serait bien meilleur pour eux que d’être.

À la place du vignoble que Renzo voit abandonné et presque vilipendé à cause de la négligence humaine, Leopardi dépeint un jardin qui, à première vue, pourrait être l’image même de la beauté naturelle, mais qui, en y regardant de plus près, révèle les infinies fissures et laideurs qui restent cachées sous le voile d’une illusion parfaite.

On trouve une révélation identique du mal là où l’on pourrait s’attendre à l’exubérance étincelante de la nature (la nostalgie infinie de la vie à la campagne par opposition à la vie urbaine, depuis l’époque de Virgile), dans ces lignes de Bouvard et Pécuchet, le roman de Gustave Flaubert, lorsque les deux amis ont soif de savoir :

Ils voulaient se promener dans les champs, comme ils en avaient l’habitude, et ils sont allés très loin, jusqu’à se perdre. Le ciel ondulait d’une myriade de petits nuages, le vent faisait osciller les petites cloches de l’avoine, un ruisseau murmurait le long d’une prairie, quand soudain une odeur pestilentielle les fit s’arrêter ; et ils virent sur les pierres, parmi les joncs, la charogne d’un chien. Les jambes étaient réduites à l’os. La bouche était un rictus, et les lèvres livides laissaient apparaître des crocs d’ivoire ; à la place du ventre se trouvait un amas couleur terre, qui semblait si vivant qu’il grouillait d’insectes. Ils s’agitaient au soleil, brûlants, dans le bourdonnement des mouches, avec cette odeur intolérable, une odeur féroce, dévorante.

Certes, le mal physique n’existe comme problème que pour l’homme, et seulement en relation avec son intégrité et ses attentes, avec sa tendance innée à se considérer comme le centre de l’univers et à interpréter chaque fait comme l’expression d’une volonté, d’un projet théologique.

Mais même dans une perspective radicalement laïque, où les choses arrivent simplement en vertu d’un enchaînement de causes ou de l’arbitraire du hasard, il reste à expliquer quel instinct ou quelle fureur insensée pousse l’homme, le seul parmi les formes vivantes, à développer la conscience comme un stade supérieur de l’être et pourtant à commettre une infinité de crimes absurdes, qui n’ont même pas l’excuse de poursuivre un quelconque avantage, comme dans le règne animal où la violence est une fonction de survie et de procréation.

La récente dissolution de l’ex-Yougoslavie a déclenché une sorte de massacre collectif au cœur de l’Europe, qui non seulement n’a obtenu aucun des résultats annoncés, mais a conduit des communautés par ailleurs pacifiques et solidaires à s’abandonner à un massacre délirant.

Sans parler du génocide simultané au Rwanda et d’autres destructions, même très récentes ou encore en cours.

Ou peut-être devrions-nous être d’accord avec les vers d’Eugenio Montale:

J’ai souvent rencontré le mal de vivre

c’était le ruisseau étouffé qui gargouille.

c’était le froissement de la feuille

desséchée, c’était le cheval mutilé.

Bien, je ne savais pas, en dehors du prodige

qui ouvre l’Indifférence divine :

C’était la statue dans la somnolence

Du midi, et du nuage

et le faucon haut dans les airs.

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Critiques de livres

« La monnaie et le bien commun » – Andrei Krylienko

Dans la préface du livre d’Andrei Krylienko, La monnaie et le bien commun*, Giacinto Auriti écrit :

  • Lorsqu’on examine attentivement le phénomène monétaire, on se rend compte que le choix fondamental est plutôt religieux que scientifique.
  • C’est donc avec une grande satisfaction que je pésente entre autres la version italienne des essais d’Andrei Krylienko, car il est un combattant engagé du côté juste moralement.
  • Le crédit est la monnaie du monde moderne. Cette déclaration incisive faite par l’auteur
  • dans la note introductive, à la lumière de cette prémisse, éclaire et conditionne tous les passages suivants.
  • Ce n’est pas un hasard si le crédit et la dette sont aussi les termes utilisés dans la formule divine fondamentale : « Pardonne-nous nos dettes comme nous pardonnons à nos débiteurs » (…). **

Comme il va sans dire, il déclarait sans ambages sa position spirituelle d’où, de manière tout à fait naturelle, est née sa soif de justice et sa théorie de la monnaie.

Il faut souligner l’importance des fondements religieux et moraux dans la vision de ce juriste prêté à la science monétaire. Ces bases mêmes le mettaient en contraste à la fois avec la fausse élite qui tente de diriger le monde et avec les grégaires de celui-ci, inconscients du « grand jeu » en cours, mais spirituellement enclins à le faire. Auriti, en réponse surtout à ces derniers, « idiots utiles » qui l’accusaient d’utopisme, disait qu’il y a deux formes d’utopisme :

  • l’une parce qu’elle est contraire à la nature humaine, et donc qu’il faut démasquer et combattre ; et
  • l’autre parce que peu le soutiennent, ce sont les utopies qui peuvent modifier l’histoire.

Le professeur Giacinto Auriti avait rédigé avec empressement la préface de la collection de petites études publiées sous le titre La monnaie et le bien commun. Ses théories étaient en accord avec celles d’Andrei Krylienko, surtout en ce qui concerne la monnaie.

Alors qu’Auriti s’intéressait principalement à la nature et aux méthodes de création de la monnaie « publique », Krylienko avait surtout concentré son attention sur l’énorme pouvoir que la caste bancaire obtient par la création, essentiellement gratuite et ouvertement lucrative de monnaie « privée ». Une monnaie privée qui est en fait un titre de crédit de la banque et un titre de dette de l’emprunteur, une monnaie de dette qui devient le principal moyen d’échange de la communauté, avec des conséquences très graves :

  • Cette substitution de la dette aux formes traditionnelles de monnaie (…) a en fait transféré la prérogative d’émission (…) du pouvoir exécutif au secteur financier. La prérogative de l’émission, néanmoins, est un attribut essentiel de l’Exécutif et si celui-ci, à l’instar d’un Samson sans cheveux, en est dépourvu, il sera impuissant devant celui qui émet la monnaie de la Comunauté à sa place (p.43).

« La monnaie et le bien commun » visait donc le cœur du problème :

  • le transfert de souveraineté de la fonction politique à la fonction bancaire, cette dernière ayant intercepté pour son propre compte le contrôle de la monnaie, faisant sauter la relation historique entre la souveraineté politique et la souveraineté monétaire.

Ce n’est pas un hasard si Krylienko souligne – outre la destitution du pouvoir exécutif – un autre fruit corrompu de l’hégémonie financière :

  • l’énorme fardeau de la dette dans la vie des peuples modernes. Une grande usure s’est maintenant imposée partout et aucun homme ne sera jamais libre s’il ne parvient pas d’abord à se sortir de cette corde qui étrangle les individus et les peuples.

Krylienko ne soulève aucune objection au prêt d’argent pour financer le commerce et l’industrie, mais il affirme catégoriquement que la création privée – à partir de rien – des moyens de change (qui sont des prêts appelés monnaie nationale) entraîne, outre la dette, de graves désavantages techniques et sociaux. L’une des principales exigences d’une monnaie saine est, en fait, la stabilité de sa valeur, mais

  • l’argent créé par les banques et mis en circulation pour payer les salaires et autres coûts de production augmente l’offre de monnaie à la communauté des mois ou des années avant que les biens produits avec cet argent soient fabriqués et mis sur le marché (p. 24),

alors que

  • chaque fois qu’un emprunt bancaire est remboursé, le pouvoir d’achat qu’il représente cesse d’exister (p. 44).

En d’autres termes, la circulation monétaire n’est pas en harmonie avec les cycles de production et de commercialisation des biens, car elle crée ” un déséquilibre permanent entre le pouvoir d’achat de la collectivité et le volume de son produit ” (p. 46).

Comme Giacinto Auriti, Andrei Krylienko va au-delà de la description des maux du système et propose donc des mesures pour une réforme réelle et courageuse, tout d’abord celle de séparer le système monétaire (qui a pour fonction de créer et d’émettre la monnaie communautaire) de l’activité bancaire (qui a pour fonction de collecter et prêter l’argent) ; cela implique le retour du système monétaire au pouvoir exécutif, et limite les banques aux operations de crédit à réaliser non pas avec de l’argent créé par eux-mêmes, mais avec de l’argent qu’ils possèdent ou gèrent réellement pour le compte de leurs clients. Sa proposition de réduction progressive de la dette publique est également très intéressante.

Résoudre le problème du système monétaire est le problème principal et réel de notre époque. Un problème – a observé Auriti dans la préface – de dimensions colossales, puisque :

  • Celui qui paie le joueur de cornemuse choisit la musique, rappelle justement l’auteur. Voilà pourquoi, non seulement aucune loi, aucun tribunal ou groupe politique ne poursuit la grande usure, mais celle-ci est même protégée et respectée, malgré l’iniquité criarde de son œuvre (p. 9).

La dénonciation courageuse faite par Andrei Krylienko, a conclu Auriti,

  • mérite donc la plus grande attention car elle touche à des aspects essentiels à la survie même de la civilisation chrétienne et souligne la nécessité de résoudre le plus grand problème de notre génération : la réforme du système monétaire. J’en parle comme le plus gros problème parce qu’en amont de tous les autres. Carthago delenda est, (“Carthage doit être détruite”) est une célèbre phrase latine prononcée par Marco Porcio Catone, qui est entré dans l’histoire comme “Cato the Censor”.

Ces positions de Giacinto Auriti et Andrei Krylienko sont des plus actuelles. Mais nous avons besoin d’une classe dirigeante courageuse qui puisse assumer le fardeau. Et c’est la chose la plus difficile à trouver.

Le résultat de cette « recherche » déterminera en grande partie notre avenir.

Andrei Krylienko: La moneta e il bene comune, Chieti, Marino Solfanelli Editore, 1988, 78 pp.

Giacinto Auriti, “Préface”, dans Andrei Krylienko, La moneta …, op. cit. p. 7.

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« La Théorie de la valeur et de la monnaie: Un nouveau modèle de développement économique et de gouvernance » D.Yerushalmi.

The Global Review a publié, du mois de mars 2018, dans la section Livres et Mémoires, le volume inédit du chercheur israélien David Yerushalmi dans sa traduction en italien, avec le titre éloquent « La Théorie de la valeur et de la monnaie. Un nouveau modèle de développement économique et de gouvernance » (copyright Karen Hayoun-Israël).

L’érudit en sciences économiques et financières ne peut qu’être impressionné par la lecture et l’étude de ce volume.

Le fait est que l’Auteur narre les événements économiques et monétaires-financiers de notre temps avec une analyse efficace basée sur la pensée essentielle ainsi que sur l’absence totale d’influence du raisonnement, qui conditionne trop souvent l’objectivité des études de nombreux auteurs ; un phénomène bien connu de certains et appelé « capture adaptative ».

Le livre est accompagné d’une analyse qui se réfère essentiellement à la plupart des développements et des conclusions théoriques des derniers siècles, depuis David Hume et Adam Smith jusqu’aux auteurs contemporains les plus célèbres avec de plus, une bibliographie de plus de 500 ouvrages.

Les conclusions inédites de l’analyse de David Yerushalmi assument un concept presque révolutionnaire ou du moins sincère, si l’on veut laisser entendre que certains chercheurs de qualité et de compétence scientifique incontestables ont volontairement détourné l’attention des phénomènes représentés avec efficacité et simplicité par notre auteur.

La première conclusion définit l’inflation comme un phénomène économique et non monétaire. L’analyse vise à démontrer l’absence de fondement de la distinction souhaitée par la littérature entre le moment économique et le moment monétaire-financier, considérant ce dernier comme une simple représentation « nominative » de la richesse, définie comme réelle uniquement par référence aux biens et aux services économiques.

Yerushalmi affirme et démontre avec une approche d’analyse difficilement contestable que la monnaie représente un type de richesse, qu’elle absorbe au moment de son émission par l’achat des services économiques (biens et services) et lors de la phase de distribution de la richesse créée dans les entreprises.

Une réduction de la circulation de la monnaie par décision de l’autorité de contrôle représente « … une soustraction (indue) de la richesse produite et circulant sous forme monétaire… qui ne peut que nuire à la communauté… profitant (théoriquement) à la Banque centrale qui absorbe une valeur en la possession légitime du public ».

Poursuivant cette approche, l’auteur renvoie la cause de l’inflation (comprise comme une augmentation des prix des biens sans augmentation réelle des avantages économiques contenus) à un libre choix de la politique commerciale des entrepreneurs, qui poursuivent toute opportunité de marché propice pour augmenter les prix dans le seul but de réaliser des profits plus importants. Et en fait, une augmentation des prix sans modifier la teneur qualitative réelle du produit nécessite, pour acheter ces mêmes « utilités », une dépense monétaire supérieure, à savoir une valeur plus importante (représentée et comprise dans le prix). L’augmentation des recettes (monétaires) unitaires pour les mêmes produits est la preuve indirecte que la monnaie est un type réel de valeur produit et circulant dans l’économie.

Il s’ensuit la conséquence logique, que le véritable remède à l’inflation est une activité rigoureuse et logique de contrôle du processus de formation des prix dans les entreprises.

Au contraire, la prétention à contrarier les variations du mètre monétaire par une politique de resserrement du crédit à travers une restriction de la liquidité du système a pour seul effet de contrecarrer au développement, en raison du ralentissement qui accompagne l’augmentation de la productivité des entreprises qui est à la fois une source de chômage croissant et une réduction du revenu disponible des classes populaires sans aucune certitude une réelle maîtrise de la hausse des prix.

Cela ne peut être le cas que si cette politique commerciale coïncide avec les objectifs de profit maximum du capitaliste, sans exclure la possibilité d’une augmentation des mêmes prix si les conditions du marché le permettent, comme c’est souvent le cas en cas d’inélasticité de la demande pour certains biens ou de hausse des prix de certaines matières premières et sources énergétiques importées (stagflation).

L’Auteur affirme que la domination des politiques monétaires a pour seul but de redistribuer la richesse « de bas en haut » (des moins bien nantis aux riches et en position de suprématie).

La seconde conclusion est qu’on ne peut pas renoncer à une réglementation, au moyen d’une législation spécifique, du processus de distribution de la valeur produite dans les entreprises.

Les capitalistes nient aux travailleurs les règles les plus élémentaires d’équité et de dignité dans la disponibilité des ressources économiques produites, malgré le fait que le revenu est essentiellement le résultat du « travail » et que la technologie ne peut que développer la capacité productive de la main-d’œuvre, sans jamais pouvoir remplacer complètement l’action humaine. Pour d’autres aspects, le progrès technologique lui-même est le résultat de l’intelligence appliquée humaine et donc le résultat du travail économique.

Dans l’attribution de la valeur, le facteur humain (la main d’œuvre) doit assumer la centralité et la prééminence, sinon le capital absorbe la richesse et les revenus légitimement détenus par les producteurs, à savoir les classes populaires.

D’où la nécessité pour les dominateurs d’opprimer le peuple sous toutes ses formes, afin de persister dans le gigantesque système d’exploitation en place, se nourrissant du « sang » des masses.

Le problème de la pauvreté économique répartie sur l’ensemble de la planète tire son origine du mécanisme économique injuste et pervers en place, selon lequel les capitalistes (entreprises) sont en mesure de contrôler les prix et les salaires, c’est-à-dire

  • la part de la valeur produite attribuée comme part des bénéfices et le niveau réel des salaires, et donc
  • la relation entre salaires monétaires et les prix.

La troisième conclusion est représentée par le renversement total de la théorie du développement, qui dans la littérature économique (avec peu de différences d’approche non confirmées) est essentiellement basée sur l’augmentation du facteur technologique (apport de capital) qui ne peut avoir comme conséquence qu’un chômage chronique même en présence d’un taux de croissance économique constant, puisque l’augmentation de la production due à la technologie ne garantit ni une augmentation du personnel employé ni une augmentation du salaire unitaire, alors que le profit est supérieur en cas de croissance des ventes et même parfois, de leur constance.

Yerushalmi, d’autre part, insiste sur la nécessité d’augmenter le niveau de production en absorbant la main-d’œuvre disponible et en reléguant le facteur capital (intrant technologique) à une « variable dépendante », en ce sens que le facteur intrant technologique ne doit être quantifié lorsqu’il est nécessaire d’augmenter la productivité que seulement après avoir assuré le plein emploi des travailleurs.

De cette façon, la croissance du revenu unitaire des masses et le bien-être économique qui en résulte sont assurés, en soutenant le développement de l’économie par la consommation avant même que le levier « investissements » ne soit utilisé.

Il est certain que le modèle de fonctionnement de l’économie proposé par l’Auteur exige un renversement de l’équilibre actuel du pouvoir ainsi que celui des structures politiques, financières et organisationnelles du système productif.

À cet égard, le lecteur sera surpris par l’approche que Yerushalmi utilise dans la réalisation de l’analyse, qui passe nonchalamment du niveau technico-économique au niveau dit « théosophique et spirituel », avec des déductions et des conclusions destinées à rassurer l’érudit attentif ainsi qu’avec un esprit libre de préjugés sur le fait que « … il est certain que le système actuel de distribution du pouvoir sera remplacé par un modèle économique et politique basé sur l’équité et le dépassement des perversions, dans le respect de l’ordre des choses…que les hommes de pouvoir le veuillent ou non…. ».

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Éthique et Économie : Amartya Sen

Notre chronique d’aujourd’hui se concentre sur une publication du prix Nobel d’économie Amartya Sen, intitulée Éthique et Économie, collection Quartridge, 03/10/2012 (version originale intitulée On Ethics and Economics, Basil Blackwell, Oxford 1987).

L’analyse menée par l’auteur met en évidence deux approches différentes du problème de l’économie :

  • l’une strictement « éthique »” et
  • l’autre de type « ingénierie »”.

La vision éthique tire son origine de la pensée socratique et de la question « Comment vivre ? »

Vient ensuite l’analyse aristotélicienne qui, en plaçant la « politique » au centre de la vie humaine, amène l’économie, ou la science de la richesse, qu’Aristote considérait comme un moyen et non comme une fin en soi, dans sa sphère d’influence.

Dans l’approche aristotélicienne, rappelle A. Sen, la richesse n’est pas le « vrai bien », mais un moyen parmi d’autres pour y parvenir : le bien individuel mais, plus important encore, le bien des gens et de la ville.

Dans cette approche, le rôle important joué par l’État dans l’économie, une fonction de régulation et d’atténuation des déséquilibres, conséquences naturelles de l’égoïsme humain, est clair.

L’auteur souligne que les économies modernes ont totalement perdu de vue ces concepts originaux au fil du temps, transformant les systèmes de production en « fosses à lions ».

Cette vision s’oppose à celle de « l’ingénierie » (Leon Walras), qui fonde son analyse sur l’hypothèse de la rationalité concernant l’explication des comportements réels des individus en économie, le but serait de maximiser l’intérêt personnel mis en œuvre en présence d’une optimisation de l’utilitarisme dans les processus de consommation et de production.
De cette approche vient la soi-disant « économie positive » (quantitative) qui s’oppose à la précédente « économie du bien-être ».

Amartya Sen soutient que les deux approches ne sont pas toujours en conflit, puisque le droit économique est aussi basé sur l’utilitarisme et la rationalité dans l’utilisation des ressources, selon la règle du « moyen minimal – résultat maximal ».

Sa version est que l’inclusion d’une approche éthique dans l’analyse de l’économie quantitative (prédictive) facilite les résultats et améliore l’efficacité économique du système.

Une grande partie de la littérature économique a fortement critiqué l’approche rationnelle de l’analyse du comportement économique des gens et de nombreux auteurs ont montré que trop souvent les choix sont irrationnels et source d’intelligence émotionnelle.

À cette approche s’ajoute celle de Sen qui affirme que les choix économiques individuels dans de nombreux cas sont en dehors de l’étude des aspects utilitaires et posent plutôt la base de considérations de nature purement éthique : parmi celles-ci, les plus influentes sont l’altruisme et la sensibilité envers bien commun et les autres prérogatives.

L’auteur se réfère également à cette partie de la théorie qui met l’accent sur la comparaison de « l’utilité interpersonnelle », la plaçant comme un élément fondamental de l’économie comportementale, par opposition à l’analyse de l’économie prédictive.

Sen affirme que cette vision est « restrictive » et limite l’influence des considérations éthiques sur le comportement économique individuel.

Parmi les éléments les plus influents au sens éthique, il y a la « liberté de choix » des personnes, fondée sur le « droit » d’un État véritablement démocratique, un facteur qui est presque absent dans les sociétés d’aujourd’hui.
À cet égard, Sen réévalue le travail d’Adam Smith, à son avis déformé par les analyses les plus récurrentes, voyant dans l’étude du grand économiste du XVIIIe siècle les fondements d’une véritable économie éthique.

L’aspect central de l’analyse de notre auteur est que, d’un point de vue éthique et moral, le concept de « bien-être » ne coïncide pas avec celui d’utilité, c’est-à-dire celui de richesse comprise dans un sens moderne.

Beaucoup préfèrent, dans leurs choix existentiels, des paramètres très différents de leur intérêt économique personnel, tels que :

  • le développement des connaissances, ce qu’on appelle les « incitations intrinsèques »,
  • le développement de l’estime de soi et
  • la relation de solidarité avec le groupe auquel ils appartiennent.

Sen accorde une grande attention à la notion de compétitivité méritocratique mais aussi à celle de solidarité, en accordant une importance considérable à des facteurs sociaux tels que :

  • la formation,
  • l’éducation et
  • l’égalité des chances.

Par conséquent, l’affirmation de l’économie sociale ne nie pas complètement le principe de l’utilitarisme, mais l’atténue en offrant une place centrale au concept de solidarité envers les moins doués et en position défavorisée.

Cette action, en renforçant le bien-être du groupe, soutient en vérité celui de l’individu, le rendant plus riche d’une vie réellement bénéfique et pleine d’utilité économique et psycho-émotionnelle.

Le problème, selon l’auteur, sera surmonté par un processus éducatif efficace, visant à faire comprendre aux gens que :

  • les choix fondés sur des intérêts personnels conduisent inévitablement au conflit, augmentant la probabilité de pertes futures en termes économiques,
  • tandis que la poursuite du bien-être commun (du groupe) implique une richesse réelle et la stabilité des conditions existentielles, même d’un point de vue strictement économique.
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Les Mensonges de l’économie : Vérité pour notre temps de John-Kenneth Galbraith

Nous souhaitons présenter aux lecteurs une publication intéressante du célèbre économiste américain John Kenneth Galbraith (1908-2006), consultant économique auprès de plusieurs présidents des États-Unis, ainsi que professeur émérite d’économie à l’Université de Harvard : Les Mensonges de l’économie -The Economics of Innocent Fraud (2004), publié en Italie pour la première fois par Rizzoli et en France par Grasset en 2004.

Cet œuvre profane le temple dominant de la littérature économique et de la soi-disant « sagesse conventionnelle » du système productif moderne. Avec une lucidité extrême, le « Grand Vieux » décrit les caractéristiques essentielles des économies d’aujourd’hui, soulignant les perversions inhérentes au système et l’hypocrisie débordante des gouvernements et d’une partie de la théorie affirmant ce qui est en realité loin de la vérité.

Le premier aspect mis en évidence par Galbraith est le sophisme du concept de marché, en ce sens que le soi-disant « temple du consommateur » est une énorme fraude, parce que les producteurs contrôlent les prix, la qualité et la quantité des biens produits, et ce, à travers :

  • des monopoles,
  • des oligopoles,
  • des cartels de marché, ainsi que
  • des campagnes de marketing et de publicité efficaces.

Le terme « capitalisme » a été dès les premières décennies du XXe siècle, « imprésentable », puisqu’il évoquait des politiques de bas salaires et de prix élevés, avec pour résultat qu’un nombre significatif de travailleurs avaient des salaires réels inférieurs au niveau de subsistance malgré les conditions terribles de travail et d’environnements malsains.
Par conséquent, le « pouvoir » a donc voulu remplacer le terme « capitalisme » par celui de « système de marché », ajoutant en outre, le mensonge qu’un tel système est le domaine du consommateur : une véritable fraude, pour Galbraith.

Un autre élément du vaste processus de fraude contre les citoyens-travailleurs-consommateurs est celui de vouloir considérer le PIB (produit intérieur brut) comme une mesure efficace de la richesse des nations, ce qui selon l’auteur est loin d’être vrai puisque la répartition réelle de la richesse entre les citoyens n’y étant pas représentée, un tel indice cache donc des inégalités graves, honteuses et intolérables de la répartition des revenus produits.

Une autre fraude grave trouve son origine dans le fonctionnement des marchés financiers, pollués par des activités spéculatives et par la négociation de prix qui n’adhèrent pas aux valeurs qu’ils sont censés représenter, et ce au seul avantage des grandes entreprises.

En outre, un élément du mauvais fonctionnement de l’économie se trouve dans la séparation claire qui a été déterminée au cours des dernières décennies entre la propriété et la gestion :

  • les gestionnaires sont les véritables dirigeants des entreprises et donc de l’économie des nations, en vertu de leur capacité d’influencer les décisions gouvernementales et de diriger les faits économiques dans leur propre intérêt.

La farce des assemblées des associés est un décalogue du mensonge dominant.

Les actions de la politique monétaire, qui déterminent l’alternance des phases de développement et de récession, n’en soient pas moins une fraude éclatante :

  • la première au seul avantage des capitalistes,
  • la seconde à répandre la pauvreté parmi les masses.

Ce circuit fonctionnerait comme suit :

  1. Développement – inflation – bulle spéculative sur les marchés et, par conséquent,
  2. Éclatement de la bulle – restriction de crédit – contraction de la consommation – récession – augmentation du chômage.

Enfin, le débat politique est l’emblème principal de cette immense « fraude systémique », en particulier, dans toutes ces discussions sur la nécessité d’équilibrer le domaine du « public » avec celui du « privé » dans l’économie.

Galbraith met l’accent, dans le cas de l’économie américaine, sur les dépenses d’armement qui prennent une dimension considérable dans le budget public. L’auteur souligne que ces dépenses sont entièrement absorbées par l’industrie privée, qui par le pouvoir des lobbies influence

de manière significative les décisions des gouvernements, pour le bien de la tranquillité de l’opinion publique, totalement inconsciente du phénomène. Donc, ce que vous pensez être « public » est en fait « privé ».

Galbraith conclut son volume par cette phrase : « La civilisation humaine…. est une haute tour blanche… dont le sommet est caché par un grand nuage noir. Le progrès humain surmonté par une cruauté et une mort inimaginables ».

 

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Siège et Symphonie: Shostakovitch et sa « Septième » Symphonie

Le concert du 9 août 1942 dans un Leningrad assiégé par les troupes d’Hitler fut extraordinaire et unique dans l’histoire de la musique.

Un événement que le journaliste et écrivain anglais Bryan Moynahan, auteur de ce roman historique, espère ne plus jamais se reproduire dans l’histoire de l’humanité.

Le roman historique Sinfonia di Leningrado, publié par Il Saggiatore, est basé sur des témoignages et des documents authentiques, presque un essai, mais sous une forme narrative, que j’ai traduit non sans souffrance, comme il arrive naturellement à un traducteur qui :

  • doit entrer dans l’histoire,
  • assimiler les événements, les humeurs des personnages, les ambiances, afin de rendre le mieux possible dans sa propre langue tout ce que l’auteur d’un texte veut transmettre.

Une œuvre pour comprendre la réalité de la Russie, la souffrance et la générosité d’un peuple qui, malgré tout, n’arrête pas d’espérer en un avenir meilleur.

Sans crainte de trop présumer, je dirais que le message de Moynahan est extraordinaire et particulièrement d’actualité :

  • il n’y a pas de violence,
  • pas d’agression,
  • pas d’intimidation, et
  • pas d’oppression, qui peuvent l’emporter sur l’art et la musique.

À cet égard, je voudrais citer une déclaration de Shakespeare prise de Troilo et de Cressida : « N’étouffez pas la vérité, ne persécutez pas l’innocence, ne tuez pas l’amour ».

Dans ce roman, nous parlons d’innocents persécutés, d’étouffement de la vérité, de vies humaines, dont beaucoup d’enfants, écrasées par la guerre, le froid et la faim.

Mais tout cela n’avait pas éteint l’espoir.

Les combattants des factions opposées, Russes et Allemands, ne s’entretuaient pas toujours, il leur arrivait même souvent de se sauver la vie et de s’entraider.

Des lettres et des journaux émouvants, écrits par des soldats russes, ont été trouvés et conservés par les Allemands, tandis que les lettres et journaux allemands ont été trouvés et conservés par l’armée russe.

Sans parler des nombreux épisodes qui racontent comment certaines personnes se sont sacrifiées pour sauver la vie d’autrui, renonçant à la nourriture ou luttant sous les bombes pour protéger la ville et ses habitants.

En particulier, la seconde armée d’assaut soviétique qui au prix de grands sacrifices, dans une tentative de briser le siège de la ville de Leningrad, s’est retrouvée dans une souricière, réduite à la famine, et férocement bombardée par les nazis.

Moynahan a raconté l’histoire détaillée de quelques personnages très célèbres, comme l’écrivain Isaac Babel ou le réalisateur Vsevolod Mejerchol’d et d’autres moins connus qui ont été persécutés, torturés et exécutés sous le régime stalinien, ainsi que celles des habitants assiégés, qui ont souffert des bombardements, du froid et de la faim, à cause des deux « monstres jumeaux » comme les définit l’auteur de l’essai.

Shostakovitch, un auteur que j’aime en particulier pour sa Valse n° 2, a commencé à écrire sa Septième Symphonie dans la ville déjà assiégée, puis s’est réfugié à Kujbyšev sur la Volga, où l’œuvre a été achevée.

L’orchestre avait besoin de près d’une centaine d’éléments, qui ont été trouvés avec difficulté, parmi les musiciens sur le front, les survivants et même parmi les orchestres de jazz, parce que les joueurs des orchestres de la Philharmonie avaient disparu, émigré ou étaient morts.

Malgré le froid et la faim, tout le monde semblait être au meilleur de ses capacités, et ce fut un succès.

La Symphonie, avec son « thème de l’invasion », le crescendo des tambours clairs, la finale, ses mélodies festives et triomphales symbolisant l’espoir dans la victoire, « représente la libération non seulement des citoyens de Leningrad, mais aussi de tout peuple qui tente de résister aux iniquités de la guerre et des régimes totalitaires. » (1)

C’est donc l’orchestre de la Radio qui a tenu le concert le soir du 9 août, tandis que le public, vêtu de ses meilleurs vêtements sur des corps squelettiques, s’y est rendu défiant l’artillerie.

Cela semblait un miracle, de même que le sauvetage et l’arrivée de la partition dans un avion à Leningrad, qui a réussi à échapper à l’antiaérien allemand et avait laissé tombé la composition musicale du ciel.

Ce fut un triomphe, la symphonie était le prélude à la rédemption d’une ville qui n’avait pas capitulé, et qui avait lancé un message au monde : la ville est vivante, et l’art et la musique le prouvent.

(1) https://www.ilsaggiatore.com/libro/sinfonia-di-leningrado/

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L’Idioma Nativo par Lucio D’Arcangelo

La présentation de ce livre n’est disponible qu’en italien.

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« La sagesse antique » de Annie Besant

Ancient Wisdom by Annie BesantNous souhaitons proposer aux lecteurs, et pas seulement à ceux qui ont déjà l’habitude d’approfondir leur compréhension des thèmes spirituels, un texte non récent et publié pour la première fois en 1905 par les Publications Théosophiques, 10 rue Saint-Lazare Paris, signé par le célèbre écrivain de l’époque Annie Besant et intitulé La sagesse antique ( en italien Sapienza Antica ; publié plus tard en Italie par Adyar Edizioni, Turin, 1998.)

L’auteur y traite d’un sujet inhabituel : « théosophique », en grec, ou « sagesse antique » dans les temps modernes. Cette doctrine est communément définie comme « ésotérisme » ou « philosophie ésotérique », comme si l’on voulait en souligner le contenu « transcendantal », mais oublier, peut-être par ignorance et parfois de mauvaise foi, que les mêmes philosophes grecs tels que Pythagore, Platon, Socrate ou Plotin, Xénophane et Parménide, en parlaient déjà abondamment dans leurs œuvres, considérée à juste titre par la « sagesse conventionnelle » temporaire comme les fondements de la pensée philosophique et scientifique de l’Occident contemporain.

Mais de quoi s’agit-il ?

Et que faut-il entendre par « théosophie » ?

En fait, l’auteur veut proposer une représentation sage de l’Univers, de telle sorte qu’il apparaisse comme un « modèle » (une création) régi par des principes généraux et des vérités éternelles, qui constituent son fondement selon une conception logique précise.

Bien sûr, à la base de la notion même de création, il y a celle d’un Dieu Unique et Ineffable, et non manifesté, si ce n’est par son apparence matérielle, et pour le dire en langage platonique : « … l’Unique au-delà de l’Unique… ». Dieu manifesté et non manifesté comme une unité inséparable, au point de le faire devenir « Un et une Trinité » dans la conception chrétienne et pas seulement, puisque ce concept se retrouve dans toutes les grandes religions monothéistes du monde.

C’est ainsi qu’Annie Besant veut s’opposer aux idées très prééminentes des Docteurs de la Mythologie Comparée, selon lesquelles les religions sont une représentation de l’ignorance humaine, le résultat de l’imagination des peuples qui a réussi à transformer les formes cruelles de l’animisme et du fétichisme au cours des millénaires, le résultat d’une observation imparfaite et imaginaire des phénomènes naturels et universels. De cette façon, les mythes deviendraient des bibles et des symboles fabriqués. Un exemple serait le culte du soleil et des étoiles ainsi que le culte phallique.

L’auteur s’oppose à une telle conception, définie simplement comme ignorante, une vision propre des choses et des faits qui semble mériter d’être soutenue, d’autant plus si l’on se souvient de la sagesse enseignée par les philosophes grecs et modernes, reconnus par tous comme les pères de la pensée moderne et contemporaine.

Et en effet, Annie Besant affirme que « …. il y a un enseignement primitif sous la garde d’une Fraternité des Grands Maîtres Spirituels…. (qui) ont agi comme des instructeurs et des guides de l’humanité enfantine sur notre planète…. qui ont ensuite transmis les vérités fondamentales de la religion à ses races et à ses peuples sous la forme la mieux adaptée à la mentalité de ceux qui devaient les recevoir… ».

Dans le texte, on lit encore que les Livres Sacrés de tous les âges, de toutes les races et de toutes les nations contiennent « … autour de Dieu, de l’homme et de l’univers, des enseignements identiques quant au fond, même s’ils sont très variés dans leurs formes extérieures... »

Il semble donc qu’il existe un corps central de doctrine et de connaissance (Téosophie ou Sagesse Ancienne) à partir duquel il est possible de puiser l’information nécessaire à chaque époque pour guider les hommes de cette époque vers la Lumière de la Vérité.

Cette communauté de sources trouve une des preuves irréfutables dans les points de contact entre les principes et les doctrines des écoles pythagoriciennes, platoniciennes et néoplatoniciennes avec la pensée indienne et bouddhiste ainsi que dans l’unité morale de l’enseignement contenu dans toutes les religions, jusqu’aux racines du christianisme actuel et de ses sources.

Dans l’approche doctrinale la plus typique de la théosophie d’Annie Besant se détache la foi en la réincarnation. L’homme est considéré comme une créature divine (à « l’image et à la ressemblance du Père ») qui fait évoluer sa conscience-sensibilisation-intelligence (l’aspect de l’Âme, pour rappeler un concept commun à toutes les religions) à travers de multiples cycles réalisés dans le temps.

En eux et à travers eux, l’homme recueille les expériences nécessaires pour manifester le Fils de Dieu (le Christ individuel), en ce sens que chaque période (ou cycle) de la vie l’élèvera toujours plus haut dans la pureté, la dévotion, l’intellect, la force utile pour lui-même et pour ses autres frères et sœurs.

Selon cette doctrine, le Penseur (l’Homme) devient ainsi quand il a développé la capacité de Raisonnement Abstrait, rendue possible par l’évolution du pouvoir de discernement du réel. C’est l’exemple de l’artiste et du génie.

D’autre part, le processus des réincarnations infinies (et l’acceptation conséquente de l’expérience, base du développement de la typicité humaine) explique les nombreuses différences dans les talents et les qualités des hommes, si dissemblables parmi les individus ayant les mêmes opportunités et vivant dans des contextes environnementaux identiques.

Mais un aspect central de la doctrine élaborée par l’auteur dans l’œuvre en question est celui du Sacrifice de Soi, au moyen duquel le Logos émane de l’Univers connu, d’où la preuve de l’unique source de toutes les grandes religions, qui placent au centre de leur enseignement la loi du sacrifice (le don de la gratuité) comme signe de la présence de l’Esprit, qui s’oppose à celle du matériel qui veut « recevoir ».

Le sacrifice ne signifie pas nécessairement la souffrance mais la disponibilité et l’aide aux autres (charité-compassion), la joie de donner.

Et en effet, cet enseignement est un aspect central du christianisme mais aussi des principales religions orientales. Dans son propre chemin (spirituel et matériel) l’homme a une œuvre à accomplir, mentale et morale (le « Chemin probatoire »), à travers laquelle il parvient au résultat final de l’apparition du Fils de Dieu.

Il est également intéressant d’observer une représentation, pour ainsi dire, de la nature intérieure de la constitution de l’humanité, se référant substantiellement à trois énergies principales, émises continuellement par chaque individu :

  • les énergies mentales,
  • le désir (émotions) et
  • les énergies physiques.

Ces forces influencent l’environnement dans lequel nous vivons, en ce sens que chacun de nous contribue à sa construction par ses propres pensées, ses désirs et ses actions conséquentes, ce qui peut paraître plus que logique.

Mais la nouveauté de l’approche par rapport à la psychologie dominante et contemporaine est que les pensées comme les émotions des individus influencent l’environnement même si elles ne se concrétisent pas dans des actes : « … il n’y a pas de crime plus grand que la haine… » ou « … à chacun son propre salaire… ».

En y regardant de plus près, la lecture de l’œuvre d’Annie Besant peut prendre la forme d’une introspection personnelle utile qui devient avantageuse et féconde si elle se transforme en chemin spirituel, vers le renouveau d’une foi déjà présente dans l’homme et à la recherche de nouvelles sources et de confirmation souvent faites de choses déjà perçues mais qui n’ont pas encore pris une « forme » dans leur propre imaginaire spirituel et dans le bagage de la sensibilité intérieure consciente.

Ce qui est certain, c’est que personne ne peut accepter en soi et dans les recoins de sa personnalité ce qui n’est pas vraiment compréhensible et communicable, ou ce qui n’éveille pas l’émotion sensible et la certitude intérieure, tout comme l’intuition de l’artiste qui lui fait prendre conscience des traits et des formes que son œuvre devra prendre.

 

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« Le développement sain de l’être humain » de Rudolf Steiner

Entre la fin du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle, le « mouvement théosophique » s’est considérablement développé en Europe. Beaucoup d’observateurs ont défini cette doctrine avec le terme « ésotérisme », transformé plus tard en mouvement du « nouvel âge ».

Pourtant ceux qui ont voulu interpréter le phénomène de cette façon n’ont pas bien compris la nature de la théosophie : C’est une doctrine qui tire son origine d’une sagesse ancienne, bien préservée par les érudits orientaux de tous les temps, et aussi en vérité connue par les philosophes grecs et modernes qui ont abondamment puisé dans ces sources une grande partie de leur doctrine.

La théosophie propose une représentation logique des principes et des lois à la base de la création des univers infinis et de l’homme, ramenant le phénomène créatif à un processus évolutif exprimé à travers la réalisation d’un modèle clairement défini par un Dieu Unique et l’Inconnu.

Chaque aspect de la création, de la fleur à l’homme, en passant par les planètes, les étoiles et les galaxies, fait partie d’une conception unique qui a pour but ultime l’évolution de la « conscience » (l’Âme, selon l’approche religieuse), qui s’exprime à travers une multiplicité infinie de formes.

Rudolf Steiner est donc un théosophe, un érudit attentif de la sagesse ancienne et donc particulièrement intéressé par le destin de l’être humain. Concentré sur la compréhension des aspects les plus caractéristiques de son développement évolutionnaire, il est donc particulièrement intéressé par le fait que les modèles éducatifs à la base de la formation du futur « adulte » s’avèrent efficaces pour soutenir et promouvoir la manifestation de « l’homme vrai ».

À la base de sa doctrine se trouve la notion de l’être humain, qui renvoie au concept de l’âme incarnée sous une forme spécifique, dans le but d’acquérir « l’expérience » (la connaissance du « bien et du mal », selon l’ancien enseignement biblique), un concept présent dans les principales religions monothéistes mondiales.

La théosophie est innovante en ce sens qu’elle cherche à utiliser une approche « scientifique » du problème, non pas en utilisant ce que l’opinion actuelle considère généralement en référence à ce terme, mais plutôt en raison d’une doctrine très articulée et complexe, développée par la sagesse ancienne et conservée dans des livres, des manuscrits, des parchemins et d’autres rouleaux d’origine ancienne.

Steiner, dans son ouvrage « Le développement sain de l’être humain », daté de 1921 et publié pour la première fois en Italie en 1997 par la Maison Éditrice Anthroposophica, Milan, traite de la question de l’éducation humaine, depuis la petite enfance à l’école secondaire.

Un aspect essentiel de sa doctrine pédagogique est l’analyse de l’influence de l’aspect mental sur le comportement de l’homme et sur sa capacité réelle de comprendre et d’interpréter correctement sa vie quotidienne.

L’auteur dénonce les dangers d’un « intellectualisme » exaspéré qui :

  • conduit l’homme hors de lui-même,
  • le perd dans le monde de la matière,
  • le dissocie de sa vie intérieure et qui
  • lui fait perdre le lien de cause à effet avec la nature et celui avec son rôle et sa place réelle dans la création.

L’homme, qui court après l’intellect, perd la capacité de « ressentir » ce qu’il vit dans intériorité. Englouti par les sensations et les émotions de chaque instant de la vie quotidienne ainsi qu’écrasé par la recherche presque désespérée d’une motivation logique et intellectuelle à tout ce qui lui arrive et à ce qui l’entoure, il ne comprend pas que l’intelligence ne peut pas résoudre le lien causal avec la création, le seul mécanisme qui, une fois compris, lui permettra de pouvoir se gérer ainsi que sa vie.

À cette fin, une pause semble nécessaire, un moment de véritable réflexion, un effort pour « ressentir » et percevoir l’invisible qui est en nous et autour de nous, ce que les mystiques de tout temps ont essayé de faire au moyen de la méditation.

Mais cette approche ne signifie pas renoncer au rôle et à la fonction de l’intelligence rationnelle et discriminatoire qui devra entrer en jeu pour apporter dans le domaine de la compréhension ce que la vision mystique suggère et ce sur quoi le sentiment intérieur attire l’attention

C’est un peu comme l’expérience de l’artiste qui, à partir des méandres de son inconscient, en tire des impressions qu’il façonne ensuite avec le mental rationnel, pour les transformer en œuvres d’art ou celle du génie qui transforme l’intuition en une formule mathématique.

Ainsi l’auteur déclare « …. l’homme ne doit pas être élevé au-delà de la nature ; il doit (au contraire) être inséré dans l’ordre naturel, dans la nécessité de la nature… ».

L’art moderne de l’enseignement et de l’éducation le place au contraire dans une réalité extrahumaine. L’être humain est ainsi complètement perdu. « … Aujourd’hui, on ne peut pas se limiter à penser au monde…. il faut (au contraire) s’assurer que la pensée se transforme graduellement à sentir le monde… ». 

Steiner dénonce l’intellectualisme comme le principal danger des sociétés modernes parce que l’homme s’éloigne ainsi de lui-même. L’évolution de l’homme se déroule en réalité dans un sens intellectualiste, détachant de plus en plus les individus de leur véritable nature et de leur « source ».

Dans l’éducation, au contraire, il est nécessaire de saisir la réalité de l’être humain afin de renforcer ses talents naturels et ses meilleures aptitudes, avec tout d’abord les capacités créatrices ainsi que le sentiment et la perception de l’invisible en chacun de nous.

Compte tenu de ce qui précède, le moment pédagogique et didactique ne doit pas être basé sur le processus intellectuel, mais sur la connaissance de l’être humain comprise comme une manifestation de la vie intérieure.

La relation pédagogique et didactique doit être fondée sur la relation humaine entre l’éducateur et l’apprenant, et ce n’est qu’en acquérant l’illumination de cette relation que les circonstances favorables à un développement sain de l’homme seront déterminées.

Par conséquent, à partir de cette approche du problème de la pédagogie, découlent les principaux objectifs de l’éducation selon la méthode Steiner :

  • Développer chez l’homme l’aptitude à la joie qui doit être maintenue en permanence dans chaque contexte environnemental et chaque phase de la vie ;
  • Éduquer l’enfant à la liberté de pensée et à l’action créatrice ;
  • Permettre et soutenir le développement des talents naturels ;
  • Éduquer et préparer aux soins corporels et à une correcte alimentation ;
  • Développer la capacité de percevoir le rythme de la vie intérieure, en la rendant harmonieuse avec les activités de la pensée et de l’action physique.

Steiner aborde ensuite les détails du processus pédagogique, en attirant l’attention sur des thèmes spécifiques typiques des systèmes éducatifs modernes et en proposant des suggestions pratiques et des exemples concrets, afin d’aborder et de mettre en place correctement la relation enseignant-étudiant ainsi que des techniques sous-jacentes aux méthodes pédagogiques et didactiques utilisées.

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“Le Capital au XXIe Siècle” par Thomas Piketty

Nous tenons à proposer à nos lecteurs un livre intéressant de l’économiste français Thomas Piketty, publié sous le titre Le capitale au XXIe siècle en France par les Éditions du Seuil, 2013 (en Italie par Bompiani en 2014 sous le titre Il Capitale nel XXI secolo).

Cette œuvre gigantesque, riche en données élaborées avec une attention magistrale, a pour objectif de présenter au lecteur la situation mondiale de la distribution des richesses, depuis la révolution industrielle du XVIIIe siècle à nos jours.

L’innovation de cette œuvre scientifique importante est l’élaboration patiente et perspicace d’une énorme quantité de données économiques et financières, recueillies à partir de sources nombreuses et diverses, ainsi que de nature institutionnelle et qui pour la première fois présentent la réalité brute des chiffres.

Il en résulte un tableau déprimant en termes d’iniquité économique manifeste qui affecte l’ensemble de l’espace économique planétaire, sans exception, mettant en évidence ce que de nombreux lecteurs et opérateurs avaient depuis longtemps déjà pressenti, sans toutefois pouvoir étayer leur propre réflexion par des données empiriques objectives.

La première « vérité » qui apparaît aux yeux de l’érudit est qu’en fait et avec des différences modérées entre les pays :

  • le monde est entre les mains d’un groupe de puissants capitalistes représentant seulement 10 % de la population et qui, en 2 010, possédaient entre 60 et 70 % du total de la richesse mondiale, tandis que seulement 1 % détenaient une concentration du capital allant de 25 à 35 %.

Afin de comprendre les chiffres à la base de ces estimations, il faut savoir que le Capital Mondial est lié au Revenu total (annuel) avec une valeur de plus de 6,5 fois, c’est-à-dire qu’il représente plus de 650 % du Revenu.

Autres données intéressantes

  • En 2012, le PIB mondial en euros est estimé à 71 200 milliards, avec un revenu mensuel moyen par habitant de 760 euros.
  • La répartition des mêmes données par zone géographique montre une grande dispersion par rapport à cette valeur moyenne (760 euros) :
  • Union européenne 2 040 euros ;
  • Russie – Ukraine 1 150 euros ;
  • États-Unis – Canada 3 050 euros ;
  • Amérique latine 780 euros ;
  • Afrique du Nord 430 euros ;
  • Afrique subsaharienne 150 euros ;
  • Japon 2 250 euros ;
  • Chine 580 euros ;
  • Inde 240 euros ;
  • Autres 570 euros.

Cependant, si l’on considère la dispersion des données autour de la moyenne calculée par contexte géographique, la réalité est encore plus effrayante que ces résultats d’une première analyse : en Afrique, par exemple des êtres humains vivent avec moins de 0,5 euros par jour dans une pauvreté absolue !!!

C’est le cas de l’Inde, mais aussi de la Chine, si l’on considère que dans ces deux pays, la majorité de la population est largement exclue du processus de croissance économique (c’est-à-dire des centaines de millions d’hommes).

En France, en 2010, 10 % de la population recevait plus de 33 % du revenu national total, alors qu’aux États-Unis, 10 % de la population possède plus de 47 % du revenu total.

Thomas Piketty explique également l’origine de cette grave inégalité dans la répartition des richesses, ramenant la cause à la différence entre le rendement du capital (r) et le taux de croissance de l’économie, c’est-à-dire du revenu national (g), sur une base annuelle.

En ce sens que si r > g, la part du revenu en faveur du capital est supérieure au taux de croissance (g), donc l’accumulation de la richesse devient un multiple du taux de développement du revenu (g), accroissant ainsi les inégalités entre le revenu du travail et le revenu du capital. Ce dernier absorbe en effet la plus grande part de la richesse produite par la Nation avec l’expropriation des classes ouvrières du fruit de leur propre travail.

Par conséquent, chaque fois que le taux de rendement du capital (r) dépasse le taux de croissance de l’économie nationale (g), la différence de richesse entre la classe des capitalistes et celle des travailleurs est accentuée.

La chose elle-même est facile à comprendre. Mais dans quels contextes et à quels moments l’inégalité r > g perverse et injuste a-t-elle été déterminée ?

C’est là que la confusion et l’incertitude sont vraiment incroyables !!!

Et en fait, Piketty démontre qu’au niveau mondial de l’année 0 de l’ère chrétienne à 2 010, le taux de rendement du capital (r) a toujours été supérieur au taux de croissance de l’économie (g).

  • En particulier, au premier millénaire, contre un taux de développement (g) d’un peu plus de 0 %, le taux r (rendement du capital) assumait des valeurs d’environ 4,5 %.
  • Il en est de même dans l’intervalle de 1 000 à 1 700.
  • Entre 1 700 et 1820 le taux de croissance a augmenté jusqu’à environ 0,5 %, tandis que le rendement du capital présumait des valeurs d’environ 5 %.
  • Au cours de la période comprise entre 1 820 et 1 913, g était égal à 1,5 %.
  • De 1 913 à 1 950, g était juste inferieur à 2 %.
  • Il faudra attendre les années entre 1 950 et 2 012 pour atteindre un taux de croissance annuel d’un peu moins de 4 %, avec un taux de rendement du capital de plus de 5 %.

Les premières conclusions nous apprennent qu’au cours des 2 000 dernières années, le capital a dominé la planète entière, absorbant la valeur du produit résultant du travail de milliards d’hommes, les laissant vivre dans des conditions de pauvreté et d’indigence économique, sanitaire, hygiénique et morale indescriptibles. Et en fait, pendant toute l’ère chrétienne, le taux r (rendement du capital) a toujours été plus élevé que g (taux de développement de l’économie). Et ce, même après la révolution industrielle tant vantée du XVIIIe siècle, un espoir largement déçu pour des milliards d’individus dans toute la région planétaire, jusqu’à ce jour.

Piketty propose dans ce livre des solutions intéressantes au problème, tant en termes de politique économique que de politique fiscale, mais il est clair qu’il faudra changer le climat politique mondial si nous voulons enfin surmonter la question de la pauvreté pour la majorité de la population mondiale.